Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin

Les gens dans l'enveloppe - Isabelle Monnin

Les gens dans l’enveloppe ; Isabelle Monnin (avec Alex Beaupain)

Le Livre de Poche (1ère parution JC Lattès)

7 septembre 2016 (1ère parution Septembre 2015)

432 pages

En juin 2012, j’achète à un brocanteur sur Internet un lot de 250 photographies d’une famille dont je ne sais rien. Les photos m’arrivent dans une grosse enveloppe blanche quelques jours plus tard. Dans l’enveloppe il y a des gens, à la banalité familière, bouleversante. Je décide de les inventer puis de partir à leur recherche. Un soir, je montre l’enveloppe à Alex. Il dit : « On pourrait aussi en faire des chansons, ce serait bien. » Les gens dans l’enveloppe, un roman, une enquête, des chansons. »

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Depuis sa sortie à la rentrée littéraire 2015, ce livre m’intriguait énormément. Déjà, il est relativement rare de voir des livres sous cellophane en librairie, et j’avoue que cela m’avait presque refroidi inconsciemment. Pour qu’un livre me tente, il faut qu’il passe le test de la première page. Autrement, je le repose assurément. Sauf dans des cas particuliers, où je fais une confiance extrême à la personne qui me le recommande ou au résumé. Mais passons. Une année plus tard les revues positives comme négatives se sont accumulées sur ce livre d’un genre très particulier. Avec sa sortie en poche, j’avoue ne pas avoir vraiment hésité, et j’ai sauté sur l’occasion il y a quelques jours alors que j’étais de retour en France pour le week-end.

Ce livre ne peut se ranger dans aucune catégorie. C’est un mélange savant entre le roman, l’enquête presque documentaire digne d’un reportage sur la vie assez banale de gens peu extraordinaires, et un CD. Je vais être très honnête et franche, la partie musicale, je m’en foutais un peu. J’ai écouté quelques chansons avant d’écrire cette chronique (quand même, histoire de savoir de quoi on parle avant de critiquer), mais cela ne m’a franchement pas convaincue, sans doute parce que ce n’est pas un médium qui me convainc beaucoup. Néanmoins, j’ai eu un formidable coup de cœur pour le reste.

C’est un livre dont les deux parties sont incroyables, chacune à leur façon. Il y a quelques années, Isabelle Monnin a reçu un lot de photographies anonymes, représentant une famille dans leur quotidien des années 1960 aux années 2000. Dans la première partie, elle leur a donné des noms, une histoire, des espoirs et des peurs. Elle en a fait des personnages, elle en a écrit un roman. J’ai personnellement adoré ce roman avec une histoire simple, mais émouvante, et bien écrite, empreinte d’une certaine poésie du quotidien. A la fin de ce roman, on retrouve quelques photos, qui nous permettent de faire le lien avec l’histoire et les personnages. Mais après cela, tout change : entre les mains nous avons désormais le journal d’écriture de l’auteur. A partir de ce roman, comme elle le dit, le roman étant terminé, elle n’y touchera plus. Elle a une seule chose en tête : retrouver la famille de ces photos, la vraie.

Isabelle Monnin signe un ouvrage fort de son originalité, mais pas que. Son écriture m’a portée loin, elle m’a ramenée à des souvenirs d’enfance, elle m’a fait sourire. Elle a le goût de l’anecdote, elle donne de la vie à toutes ces petites choses sans importances de la vie, elle ramène des images si familières avec soin ; des chaussures crabe affreuses qu’on mettait étant petit pour aller sur les rochers, l’odeur du poulet dans le four, la déconnade au camping et les états d’âme adolescents.

« Autour de la table s’assoient les années. Il faudrait leur mettre des verres mais ils sont tous sales. On ne boira pas. Sur leurs genoux se hissent les mensonges, les manqués, cette assignation cachée sous les buissons, et les longs rires aussi – Mimi imitait la mère et elles riaient jusqu’au dormir. Autour de la table s’assoient les années ; sur leurs genoux, bien droits se tiennent les souvenirs. »

Je crois que j’ai autant aimé le roman que l’enquête. Je sais que ce livre a pu ennuyer certaines personnes, et même si je comprends pourquoi, je trouve ça dommage. Ce livre est une ode à la vie simple, des petits plaisirs (mais aussi des belles emmerdes, qu’on se le dise), et ça en est finalement touchant parce que c’est réel. Pour une fois on oublie la caricature, les personnages fictifs ont une vraie consistance, jusqu’à nous dérouter un peu : finalement, qui sont-ils ? Il faut vite oublier les personnages inventés pour découvrir la vie des « gens dans l’enveloppe » dans l’enquête, et c’est relativement perturbant.

Je suis de ces personnes qui adorent les gares et les aéroports parce qu’en regardant les gens passer avec leurs bagages, on peut parfois tenter d’imaginer leurs vies, allez savoir pourquoi. C’est sans doute à cause de ce léger vice de curiosité que j’ai adoré ce livre. Car il nous propose finalement les deux versions ; celle que l’on fantasme, et la réalité. Pour moi ce n’est pas un « mix bizarre, mal dosé, un peu fouillis », comme j’ai pu le lire parfois. Pour moi, c’est un beau roman, avec un prolongement fantastique. Comme un bonus que l’on dévore avec avidité.

Je pourrais encore en parler pendant des heures (surtout pour convaincre les indécis j’imagine), car j’ai tout aimé de ce livre. J’espère vraiment pouvoir vite lire d’autres livres de l’auteur, même si évidemment le format sera bien plus traditionnel. Pour finir cet article je vous propose quelques citations, même si ça sort un peu de nulle part, parce que c’est aussi ce que j’ai fait durant toute ma lecture : pester pour trouver des Post-It et tout noter.

« Il y a deux sortes de solitude. 

La gentille, quand je suis au bain ou à cheval. Tu te parles et tout est bien, tu n’as honte de rien, tes mots sont doux, même les plus méchants ne te blessent pas, même ceux qui disent la vérité te caressent. Ou alors l’été, tu t’allonges dans l’herbe et elle est douce, tu fermes les yeux, tu vois le ciel par-dessous tes paupières translucides, alors tu es totalement seule. Jusqu’à leurs voix éclaboussées qui s’éloignent dans le soleil.

La mauvaise solitude tout le temps au collège, lorsqu’elles se taisent quand j’arrive, qu’on se moque de mon anorak rouge, de mes dents de lapin ou de mes mauvaises notes ou quand Pierre, sans remarquer que je le regarde, rit avec d’autres et même ce cageot de Christine. Une espèce de brûlure, cette solitude.

Il y a aussi la solitude de ta mère qui est partie avec un homme que tu ne connais pas. Elle t’a laissée avec ton père et son chagrin. Ça fait trois sortes de solitude. A trois, je me jette par la fenêtre. A quatre, je range ma chambre. »

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« Le matin de mes treize ans, mamie Poulet me dit Tu n’as jamais été une enfant. C’est me donner une claque sans l’intention de me faire mal. Résumé de ma vie, définition parfaite, un trou immense et une margelle d’un centimètre où tenter de se tenir. Je ne suis pas une enfant. 

Je suis autre chose, un corps qui attend que ça commence, un être qui pousse tout seul, sans que personne s’en occupe. Une espèce de touffe d’herbe sauvages, un bas-côté. Une élève au collège, une fille, elle a ses règles, mais sinon pas grand chose, une pierre peut-être, une voie sans issue, un bout du monde. Je suis une vieille comme eux. »

10 commentaires sur “Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin

    1. Oui j’ai vu plein d’avis mitigés aussi et je trouve ça tellement dommage, ce livre est rempli d’originalité et de poésie, j’ai du mal à comprendre comment on peut y rester insensible. Peut-être parce que comme ça dépasse la fiction ça en devient banal… Je ne sais pas.
      En tout cas oui, si tu le croises, fonce !

    1. Aaah, je suis contente de voir que je ne suis pas toute seule à avoir aimé ! Je commençais à désespérer, tout le monde me disait le contraire…

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