La minute poésie : Les Clameurs de La Ronde – Arthur Yasmine

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Les Clameurs de la Ronde ; Arthur Yasmine

Editions Carnet D’Art

Paru le 1er mai 2015

88 pages

Il y a de ces livres, aussi courts soient-ils, dont on sait qu’en parler va être très difficile. Parce qu’on a à la fois peu et trop à dire, parce qu’ils nous ont laissé une drôle d’impression, parce qu’ils nous poussent dans nos retranchements. Si cela était votre but, cher Arthur Yasmine, félicitations, le pari est réussi.

L’auteur m’a contacté il y a plusieurs mois et m’a proposé de recevoir ce livre. J’en avais entendu parler par Quai des Proses qui en faisait un énorme éloge, et j’avoue que ces quelques pages de poésie avaient titillé ma curiosité. Le mail de l’auteur m’a définitivement convaincue. Jamais mon blog n’avait été autant fouillé, et je me sentais presque mise à nu dans sa description. Vous me pardonnerez l’expression, mais Arthur Yasmine est ce que j’appelle bien souvent « un drôle d’oiseau ». Un personnage bien particulier, qui m’a autant amusée que dérangée, autant être honnête.

Le résumé du livre, s’il est possible d’en faire un :

Arthur Yasmine est né à Paris au début des années 90. On dit qu’il a choisi la Poésie après avoir tenté de l’abandonner brutalement. C’est au cours d’une profonde rupture, entre 2011 et 2013, qu’il comprit sa vocation. Il aurait marqué son choix en piétinant les formations scolaires et les situations professionnelles qui servent habituellement de légitime aux écrivains contemporains. À ce jour, il continue de se mettre face aux mots, sans avancer d’autre explication. « Sortir la Poésie du marasme et lui redonner sa majesté perdue », c’est ce qu’il répète au sujet de son livre. Poète, Arthur Yasmine hérite en effet de la profonde coupure qui s’est opérée, au fil du XXe siècle, entre son art et le reste du groupe social. Pour affronter le désœuvrement général qui nourrit ce péril, il invoque la nécessité de mettre en œuvre une parole lucide et un combat intransigeant. En 2013, il fixe ainsi le projet de composer un livre usant des différentes traces laissées durant les dernières années de son adolescence. Il est alors repéré par Stéphane Zagdanski, écrivain français subversif, qui décide de l’encourager en publiant ses premiers brouillons dans Paroles des jours. Livre dramatique sur l’Action, l’Amour et la Poésie, Les Clameurs de la Ronde est le premier ouvrage publié d’Arthur Yasmine.

Je ne m’appesentirai pas plus sur le contenu de ce recueil de poèmes, je pense qu’il y a suffisamment de revues sur ce livre sur la blogosphère qui le font mieux que moi. Les Clameurs de la Ronde, c’est un recueil éclectique, virulent, presque polémique, qui retrace à la fois un amour presque impossible, perdu sans aucun doute, et la volonté suprême de redonner à la poésie sa grandeur, d’une manière ou d’une autre.

En ce qui me concerne, j’ai toujours plus ou moins lu de la poésie. Ce n’est clairement pas mon genre de prédilection, comme pour la plupart des gens j’imagine, mais je prends du plaisir à en lire de temps à autre. Même si, je dois le reconnaître, je lis plutôt des écrits de poètes connus. Académiques, vous allez me dire. Certes, avec ce livre, je me suis aventurée sur un terrain qui m’était jusqu’alors inconnu. Mais c’était loin de me déplaire.

Je ne sais vraiment pas par où commencer pour expliquer ce que ce livre a provoqué chez moi, tant il m’a laissé des sentiments ambivalents, contradictoires. Une part de moi en refermant le livre se disait : « je n’ai peut-être pas compris certaines choses », « je suis sans doute passée à côté ». Mais d’un autre côté, je me dis que non. Car je pense que la poésie, au sens même où Arthur Yasmine la défend, n’est pas faite pour être décortiquée. Elle est fait pour être ressentie, un point c’est tout.

Et sa poésie m’a autant touchée qu’énervée. Touchée car ses mots ont trouvé une certaine résonance en moi. Arthur Yasmine dresse d’abord le portrait d’un homme, lui-même sans doute, qui a décidé d’être poète. Marginal sans vouloir l’être vraiment.

« -Oh, mais quel gâchis, je vous le dis !… Oh, mais je plains sa mère ! Il va bien tourner en rond, le garçon ! Mais qu’il termine ses études ! Mais qu’est-ce-qu’il va faire à s’éparpiller comme ça ? Bien morcelée qu’elle va être sa vie ! Et au nom de quoi, hein ?… Libertaire ! Fugitif ! Transfuge ! Poison ! Déserteur ! Impudent ! Dérangé ! Quel gâchis ! Mais pourquoi ? »

Il énumère de nombreux poètes, et dans un avis au lecteur enflammé, invite à redorer le blason de la poésie, qui a été terni par des années d’oubli, d’académisme et de publications sans grande valeur :

« On sait écrire des dissertations, des mémoires, des thèses, des magazines, des blogs, des essais, des romans, des nouvelles qui parlent de poésie… Mais sait-on encore écrire des poèmes ? Sait-on encore résoudre les problèmes de la Poésie par la Poésie ? »

J’ai été sensible à ces considérations, et j’ai voulu y croire. Car je pense aussi que la littérature a cet aspect performatif, qu’elle n’est que parce qu’elle est toujours écrite, et parce qu’elle touche. Qu’elle n’est pas un ramassis de livres moisis et poussiéreux qui font – ou doivent ! faire peur. J’ai été touchée par les poèmes et les correspondances amoureuses qui semblent voués à l’échec. Ils retranscrivent une histoire passionnée, qui laisse déjà un goût amer, avant même que l’on connaisse la fin. On voudrait pourtant y croire, mais la réalité semble toujours avoir le dernier mot et tout rattraper. Les mots sont magiques, ils transportent, ils transpercent, ils enflamment. Et en cela je dis bravo à l’auteur. Parce que c’était bien plus que de la poésie. C’était une histoire douloureuse qu’il a réussi à nous raconter.

Mais si je reste encore un peu réservée, c’est sans doute à cause de plusieurs autres détails, qui m’attireront peut-être les foudres de certains. Pardonnez-moi tout le monde, je ne suis qu’une blogueuse qui raconte ses sentiments à son clavier d’ordinateur, mais j’ai trouvé l’auteur prétentieux. Aussi, le « Message aux éditeurs de Poésie Française » m’a fait sortir de mes gonds. Car la critique est facile. Car réhabiliter la poésie est un projet ambitieux, que je respecte, sauf lorsque l’on critique le travail des autres. Je comprends le dégoût de l’académisme, je le ressens parfois aussi, malgré mes études littéraires où j’ai pour habitude de décortiquer tout ce que je lis dans le but d’avoir une bonne note sur une copie. Mais je ne pense certainement pas que Gallimard, P.O.L, Mercure de France, La Différence et Bruno Doucey publient uniquement « une poésie de niaiseries réflexives et de bafouillis mélancoliques, une poésie de gouaille populaire factice ou de scories universitaires, une poésie brassée et rêvassée par des prosateurs bourgeois égocentriques, une poésie de la culture, une poésie pour spécialistes, une poésie publiée avec une discrétion qui confine au malaise. » Je préfère m’arrêter là, mais autant dire que certaines autres formulations m’ont encore plus agacée. Peut-être suis-je passée à côté de quelque chose, comme je le disais au début de l’article. Mais je ne pense pas. J’ai lu cette oeuvre, et je ne laisse ici que mon ressenti. Je suis énervée, tout simplement. J’ai eu le sentiment qu’à vouloir donner une autre image du poète (à savoir celle de l’homme maudit, mélancolique, désabusé, désoeuvré et haineux envers le monde entier), Arthur Yasmine n’a fait qu’en reproduire l’archétype malgré lui. Et c’est pour moi une bien triste conclusion face à l’ambitieux projet de départ. Si la recherche de la « Poésie en avant » de l’auteur m’avait totalement convaincue, je ne m’en sens déjà plus tellement partisane. Car je trouve qu’il s’agit de raccourcis bien réducteurs et trop confiants.

Pour conclure, après une revue bien longue une fois encore – et je m’en excuse, je dirais que Les Clameurs de la Ronde est un recueil qui m’a beaucoup touchée positivement autant que négativement. Mais malheureusement, je crois que c’est quand même la touche amère qui me reste, et c’est un peu déçue que je le rangerai dans ma bibliothèque. Je continuerai à lire de la poésie, celle que je souhaite, loin des jugements hâtifs d’académiciens ou d’autres lecteurs névrosés. Et je continuerai à ressentir des émotions, quelles qu’elles soient. Libre aux autres de penser que j’ai ou non la maturité nécessaire pour ce genre d’exercices ; je pense au contraire avoir acquis cette maturité qui consiste à dépasser les jugements pré-établis pour donner le mien.

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10 commentaire sur “La minute poésie : Les Clameurs de La Ronde – Arthur Yasmine

  1. J’attendais d’avoir un peu plus de temps avant d’écrire ce commentaire (commentaire ou roman?), comme j’attendais cette chronique avec impatience ! C’est vrai que j’en ai beaucoup parlé de ces Clameurs, c’est vrai aussi que l’auteur a pris une petite place sur le blog, parce que lui et moi avons un combat commun : la Poésie, même si nous avons deux manières bien différentes de l’approcher, j’en conviens. Puisque, je ne suis pas « experte », parce que je suis la reine des vers de Mirliton, parce que je ne suis pas Poète. À mon sens, la poésie se doit d’être personnelle, et lue comme bon nous semble, qu’importe d’ailleurs si nous lisons que des poètes dit « Classiques », et je suis la première à le faire : Baudelaire, Rimbaud, Eluard et co, ces poètes immenses mais déjà si morts, je le répète. Ceci étant dit, allez voir ce qu’il se passe chez nos contemporains, eux, bien vivants, c’est aussi très bien. Mais sont-ils réellement mis à l’honneur, aujourd’hui? J’ai bien peur que non. Les romanciers, les essayistes sont à l’honneur. C’est très bien, je ne dis pas le contraire, mais la Poésie n’a plus la place et le prestige qu’elle avait jadis. Elle parait inaccessible, poussiéreuse, parfois hautaine, ou élitiste. La faute à qui ? C’est l’éternelle question, mon petit lutin ! C’est pour ça que j’aime la fougue d’Arthur Yasmine, même si je ne suis pas en accord avec ce qu’il dit. Ta première phrase je l’estime parfaite, parce que : essaie-t-il de nous pousser dans nos retranchements ? Je pense que oui. Dans tous les cas il apporte au débat, il apporte Le débat. Peu de demie-mesure. On aime, on déteste.
    Si tu te souviens bien, je lui reprochais plus ou moins la même chose que toi; son arrogance, mais aussi son adolescence vis-à-vis de la relation amoureuse. Je vais m’arrêter sur son arrogance puisque j’estime l’adolescence amoureuse comme presque normale, puisque je suis très très niaise bonbon guimauve quand j’ai le coeur amoureux… L’arrogance, donc, sa lettre « Aux éditeurs de la poésie francaise », m’a fait rire. Pourquoi rire? Parce que je suis allée au delà, peut-être que ces phrases sont pensées. Peut-être. Moi aussi je lui ai trouvé cette certaine forme d’arrogance, de prétention, de facilité, et presque de méchanceté, mais à bien y réfléchir, le temps aidant, n’est-ce pas seulement le sentiment de quelqu’un qui se bat pour sa plume, pour ce qui le rend vivant, ce qui le défini, mais qui aussi, frôle le désabusé ou la blessure ? Celle des rêves brisés, ou disons, mis à rude épreuve? Je ne sais pas. Simple hypothèse. Je pense que l’âge, joue. Je pense qu’avec le temps, l’expérience, la réussite et les échecs, les propos changeront. Je me dis qu’après tout, c’est une lettre de colère, la frontière entre la « haine » et l’amour n’est jamais loin. Comme lorsque les mots deviennent puissants suite à une rupture ; insulte, bassesse et compagnie, parce qu’on est triste, parce qu’on est meurtrie, parce qu’on croit que ça nous soulagera, toussa toussa. Ce qui est faux, bien sûr. Peut-être vais-je trop loin, peut-être, mais j’ai toujours préféré l’interpréter ainsi. C’est ma vision des Clameurs. Je sur-analyse mes lectures, tu le sais déjà 😀
    Finalement, il a tout gagné à nous bousculer, à nous faire rire, à nous énerver, à nous émouvoir, à nous rendre envieux – comme ce fut le cas pour moi et cette phrase : « Et dis-moi, si tu n’étais pas parti, où en serions-nous? » -, puisque la poésie c’est ça. Il n’y a rien de pire qu’une poésie qui ne nous fait rien. Et en cela, il a réussi.

    Ps : Non, je ne suis pas son avocate aha.
    Ps² : je ne comprends pas pourquoi tu te justifies de lire de la poésie, ou de dire que tu as la maturité nécessaire? J’aimerais que tu me l’expliques. Evidemment que tu l’as. Nous l’avons tous. Nous sommes libres, et d’autant plus de lire ce que nous voulons. Tu tiens un blog littéraire, c’est ton avis mis à l’honneur, alors continue Bichette !

    1. Je valide ce joli roman qu’est ton commentaire ! Je m’attendais bien évidemment à une réaction de ta part, sachant que c’est grâce à toi que j’ai découvert ce livre…
      Je pense en effet aussi que la frontière entre amour et haine est toujours mince, aussi l’auteur peut sembler à la fois engagé pour le bien comme prétentieux. Et de ce fait, ma réaction a été la même : j’ai oscillé entre amour et haine moi aussi.
      N’empêche que je serais curieuse de voir ce que cela donne dans de prochains écrits.
      Je pense aussi que la poésie est laissée de côté de nos jours, chose bien dommage, car elle semble être l’apanage des élites et surtout incompréhensible. Ce qui n’est pas toujours le cas, loin de là. Et à ce titre, je suis totalement d’accord avec le combat de l’auteur, que je trouve juste et ambitieux. Je n’ai juste pas totalement adhéré avec ses manières de le défendre. Loin de moi l’idée de faire une analyse pseudo-psychanalytique ou je ne sais quoi, mais je pense en effet que trop s’investir parfois donne…pas n’importe quoi, mais du moins, on ne sait plus ce qu’on dit. Comme dans les ruptures, comme tu le dis si bien – j’ai de belles images bien fleuries qui me reviennent d’ailleurs en tête 😀

      En ce qui concerne l’idée de maturité… Je ne sais pas si c’était une bouteille à la mer, mais je pense qu’il s’agit là d’une de mes tentatives vaines de montrer que la littérature est affaire de ressenti et pas forcément d’analyse… Je me souviens des moqueries de « camarades » de prépa parce que je me trimbalais avec du Sophie Kinsella ou un roman jeunesse dans mon sac… Comme si d’un coup, je perdais toute crédibilité et je n’avais pas le droit de m’exprimer ni sur « ces merdes commerciales » ou sur les grands classiques que tout le monde encense.
      Mais bref. Comme tu l’as dit, le but du blog c’est un peu ça : dire ce qu’on aime…mais aussi ce qu’on aime pas !
      Tu me manques toi – si on peut dire ça comme ça !

      1. Mybad! Il faut que je te mail !
        Je comprends entièrement ta réaction. Moi-même, j’ai pu la ressentir à maintes reprises. Et comme toi, j’ai le souvenir d’images bien printanières de ruptures ! J’en ris, le temps aidant, bien sûr.
        Pour en revenir à A.Yasmine, il me tarde également de lire ses prochains écrits. Je pense sincèrement qu’il peut faire de grandes choses. C’est quand même étrange cette sensation de croire en certains auteurs, non?

        Je comprends (encore) pour cette « Bouteille à la mer », j’ai parfois eu le même débat avec mon entourage…, j’essaie par exemple de défendre Marc Levy, il pousse les gens à lire, ses livres font « du bien », je déteste le jugement sur telle ou telle couverture, mais aussi, ce serait mentir ou hypocrite, moi-même, parfois, je me bas contre mon Moi avec ces pensées acerbes sur certains auteurs qui peuvent m’inonder. Je ne veux pas faire partie de ces gens là. Je ne veux pas devenir cette caricature pseudo-élitiste. N’y a-t-il pas qu’une seule littérature? Allons vers les livres que nous voulons. Lisons ce qu’on souhaite, suivant ce que l’on cherche sur l’instant, mais ce n’est pas toujours simple. Non.

        1. Oh non ce n’est pas simple ! Il y a toujours une part de moi qui s’insurge quand je vois que des livres géniaux n’ont pas tellement de succès alors que d’autres que je déteste au plus haut point sont adorés par je ne sais combien de gens…
          Mais oui, au final je me dis qu’ils poussent les gens à lire…et c’est déjà quelque chose de bien 🙂

  2. L’auteur m’a contactée également il y a quelques mois mais j’ai refusée car trop occupée par d’autres lectures (et une PAL effrayante). J’étais donc assez curieuse de voir des critiques concernant ce recueil, et je trouve ça très bien de ta part d’avoir accordé une petite place à la poésie sur la blogosphère alors qu’elle est une grande absente (sur ce point là je plaide aussi coupable car je n’en lis quasiment jamais). Je comprends ton malaise face à la critique évoquée dans ce recueil, pour moi un artiste n’a pas à vouloir écraser ou rabaisser les autres pour s’accomplir. Les propos tenus sont tout de même très durs, je trouve ça un peu dommage d’ajouter une telle teinte de rancœur à un recueil qui a l’air très beau.

    1. Je crois qu’il a contacté pas mal de monde… Mais je ne regrette absolument pas de lui avoir di oui !
      Et comme tu dis, effectivement c’est assez dommage qu’on ne parle pas plus de la poésie sur la blogo…

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