Rencontre avec Abha Dawesar, pour son roman Madison Square Park

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Vendredi 8 avril.

C’est pleine d’excitation que j’étais venue à Paris et que je descendais en métro jusqu’à place Monge, où je retrouvai ma super copine Carnet Parisien, grâce à qui j’allais rencontrer Abha Dawesar. Nous retrouvâmes l’auteur et Roxane, l’attachée de presse des éditions Héloïse d’Ormesson, dans un petit restaurant super sympathique de la rue Mouffetard.

Durant tout le déjeuner, il ne fut question que du dernier roman de l’auteur, Madison Square Park, que j’avais adoré. Pour que cet article prenne sens, je vous invite fortement à lire ma chronique sur le livre juste ici, si ce n’est pas déjà fait. J’attendais cette rencontre avec impatience, car j’avais beaucoup de questions à poser à l’auteur, et j’avais hâte de confronter mon avis à celui de ma chère Carnet Parisien, qui elle avait beaucoup moins accroché à l’histoire (sa chronique juste ici).

Abha Dawesar est une auteur d’origine indienne, qui a déménagé à New-York pour ses études, et qui n’en est jamais vraiment repartie depuis. Elle rentre souvent en Inde voir sa famille, mais nous a confié ne pas vouloir y retourner y vivre. Pour autant, elle garde un amour inconditionnel pour son pays d’origine, et cela se traduit par la forte présence de la culture indienne au travers de toute son oeuvre. C’est quelque chose qui m’a beaucoup plu, car je suis moi-même très intéressée par cette culture, en perpétuel mouvement. Abha Dawesar nous a parlé de l’Inde comme d’un pays en constante mutation, qui garde des traces de son passé, pas toujours glorieux, mais qui évolue beaucoup. Selon elle, cela se traduit clairement dans la société ; certains ont gardé les moeurs du passé, surtout dans les milieux argentés où il ne faut pas faire de vagues, tandis que d’autres goûtent à une nouvelle liberté. Elle nous a présenté une société pour laquelle les apparences sont très importantes ; il faut toujours faire bonne figure, pour la famille et les amis, ce qui entraîne parfois certains problèmes. Cet aspect se retrouve totalement dans Madison Square Park, puisque autour du personnage principal d’Uma, il y a sa famille – plus que présente. Ses parents sont malsains, ils semblent prendre du plaisir à se battre et à rejeter leur colère sur Uma. Au premier abord, durant ma lecture, je pensais que l’auteur cherchait ici à faire une critique frontale de l’Inde et de certaines traditions passées (comme celle du mariage arrangé ou du fait que les filles appartiennent à leur père, puis à leur mari). En réalité, elle nous a expliqué qu’elle cherchait ici à montrer tout autre chose. Les parents d’Uma représentent une Inde vieillissante, datée. De plus, les parents d’Uma ont déménagé à New-York, et elle souhaitait montrer par là le décalage qui existe parfois entre les immigrés, qui continuent à véhiculer une image désormais fausse de l’Inde, celle qu’ils ont connue il y a très longtemps et qu’ils voudraient voir prospérer, et les Indiens restés en Inde, qui eux voient les choses autrement. En témoignent les cousines indiennes d’Uma, finalement bien plus délurées qu’elle. Au milieu de tout ça, Uma représenterait donc ce décalage, entre besoin de conserver sa culture d’origine, et de s’en détacher.

L’auteur a insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un roman autobiographique. L’Inde s’est imposée dans ce roman comme dans tous ses autres livres de façon naturelle, néanmoins elle nous a confié entretenir de très bonnes relations avec ses parents (aussi médecins) restés en Inde, et elle nous a conseillé de faire attention à ne pas réinterpréter l’Inde en fonction des personnages. Aussi, le comportement des parents d’Uma est loin d’être celui de toutes les familles en Inde, et il était bon de l’entendre.

Abha Dawesar écrit depuis assez longtemps. Ses romans ont d’abord été publiés à New York, et elle a été traduite et publiée depuis 2005 en France, chez Héloïse d’Ormesson. Elle a aussi connu un certain succès en Inde, notamment pour son roman Babyji, qu’elle pensait trop provocant pour le public indien. Madison Square Park, son tout dernier roman, n’a cependant pas été édité aux Etats-Unis.  Si elle écrit en anglais, ce fut une surprise pour nous de voir qu’elle parlait vraiment très bien français. C’est donc une femme surprenante, intéressante, et polyglotte en prime !

Elle a aussi voulu nous parler plus en détail de la notion au cœur de son travail, celle qui l’anime : la description de l’espace, des espaces. Ici, l’espace était même la genèse de la construction de son roman. Cela se ressent rien qu’avec le titre, Madison Square Park, qui désigne un parc new-yorkais qui jouxte l’appartement de Thomas, dans lequel se déroule une bonne partie de l’histoire. Pour elle, cet appartement est très important, c’est même celui-ci qui a permis la création de ce livre. Il s’agit d’un appartement réel, celui de l’auteur, dans lequel elle habite depuis plus de vingt ans. Alors qu’elle ne parvenait pas à se résoudre à le quitter, écrire Madison Square Park, dans lequel cet appartement intervenait, était comme une façon de lui dire au revoir. Aujourd’hui, l’auteur nous a avoué être presque prête à déménager. On retrouve beaucoup d’appartements décrits dans le roman, dont celui d’Isabelle, qui vient aussi d’un appartement qu’elle a visité, et qui était celui d’une actrice française venue s’installer à New-York (mais on n’aura pas su qui). L’appartement de Thomas est situé dans un quartier très vivant, et constitue comme une sorte d’îlot, d’enclave de paix au milieu de l’agitation. C’est quelque chose qui se ressent beaucoup dans le livre. J’aime moi-même avoir mon petit chez-moi au milieu de la ville, mon cocon, et c’est une idée qui m’a beaucoup touchée alors qu’elle nous l’a expliquée. J’ai beaucoup apprécié sa description des lieux que j’avais pu découvrir par la lecture, et qui finalement prenaient encore plus de consistance à mesure qu’elle en parlait.

Elle nous a aussi parlé de son processus d’écriture. D’ordinaire, il peut être très variable. Elle a déjà écrit à plein temps, mais aussi écrit en plus d’un autre emploi… Elle nous a confié être déjà allée dans une résidence d’écrivains à Édimbourg, chose dont j’ignorais l’existence. Il s’agit de maisons où plusieurs écrivains sont ensemble, uniquement pour écrire. Ils doivent monter un dossier pour y être acceptés, et reçoivent souvent une bourse pour pouvoir se consacrer à l’écriture à plein temps. Tout le monde y écrit avec une forme d’ascétisme ; il s’agit d’une forme de retraite mue par le seul désir d’écrire. Dans la résidence d’écrivains où elle était, pour la petite anecdote, elle nous a expliqué qu’il était interdit de parler de 9h à 18h, à moins d’aller se promener dans le parc du château. Lors de l’écriture de Madison Square Park, elle a tout écrit presque d’une traite, surtout dans cette résidence d’écrivains où ils n’étaient que cinq. Elle nous a affirmé ne pas connaître la fin de l’histoire à mesure qu’elle écrivait. Elle s’est décidée d’elle-même, au moment venu. Il lui a fallu environ un an pour la relecture, mais elle s’y mettait uniquement par intermittences, et a reconnu qu’elle n’a pas eu beaucoup de choses à réorganiser, car elle avait tout écrit petit à petit. Aujourd’hui, elle a repris un travail un plein temps, avec le besoin de trouver un équilibre entre travail et écriture. C’est toujours quelque chose d’intéressant selon moi que de connaître le processus d’écriture d’un auteur, et ici elle m’a beaucoup appris.

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Pour le vif du sujet, enfin, soit le roman ; elle a avoué adorer la couverture choisie les éditions Héloïse d’Ormesson, qui rappelle une certaine intimité avec le personnage d’Uma. Elle nous a justement décrit Uma comme un personnage sensible, et surtout, un personnage qui « a peur d’avoir peur ». Thomas la pousse souvent dans ses retranchements, il la pousse à accomplir certaines choses qui peuvent être difficiles. Elle peut paraître comme étant une héroïne passive, mais elle fait tout de même quelques progrès. Elle subit, elle est tributaire des passions de sa famille, mais sa façon de se rebeller et de souffler est sa révolte intérieure contre eux, même si elle ne la leur montre pas.

Thomas est lui un personnage affectueux, même s’il devient malgré lui celui qui fait les choix pour les autres, comme le père d’Uma a pu le faire pour elle. L’auteure a insisté sur le « malgré lui ». Elle voulait mettre en lumière la difficulté de la situation, son impuissance, mais surtout la contamination de la haine des parents d’Uma au sein de son propre couple. Les scènes de théâtre, qui de prime abord m’avaient un peu surprises, sont donc en réalité des pauses, aussi bien pour la narration que pour Thomas. Le théâtre lui apporte une sorte de respiration. Isabelle, la jeune française dont je ne dirai pas plus pour éviter les spoilers est aussi d’une certaine façon une respiration pour Thomas. C’est un personnage solaire, pétillant, qui apporte à Thomas de la tendresse et la réussite.

Pour revenir un peu plus en détail sur les scènes de théâtre enfin ; il s’agit de courtes scènes pleines de références à la neuro-science. C’est un domaine qui passionne l’auteur, et auquel elle avait fait référence dans son précédent roman, Sensorium.

Vous l’aurez donc compris au terme de cet article très long, c’était une rencontre très enrichissante, qui m’a d’autant plus convaincue – oui, j’ai beaucoup aimé Madison Square Park et je vous le recommande sans hésiter, à la lumière de ces explications. Aujourd’hui, j’ai même très envie de me plonger dans d’autres livres de l’auteur, comme Dernier été à Paris ou L’Agenda des Plaisirs.

Merci à Abha Dawesar qui a répondu avec beaucoup d’intérêt à toutes nos questions, et à Roxane, des éditions Héloïse d’Ormesson, pour cette superbe rencontre.

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6 commentaire sur “Rencontre avec Abha Dawesar, pour son roman Madison Square Park

  1. Wahooooo ! Je trouve ça génial d’avoir les explications d’un auteur sur sa manière de voir son livre mais aussi ce qu’il a voulu mettre en relief. Ça me donne encore plus envie de lire le livre !

    1. C’est clair que c’était une occasion rêvée ! Contente d’avoir pu partager ça avec vous.
      Et si le pitch te fait envie, tu peux foncer : j’ai adoré le livre !

  2. C’est chouette de lire ton article, il va me servir de support pour agrémenter le mien que je publierai ce weekend. Je garde en mémoire plusieurs choses de cette rencontre, que tu retranscris très bien : le fait notamment que l’Inde soit un sujet « naturel », qui s’impose. L’importance de la description de l’espace pour cette auteure. 🙂 Et puis, la belle rencontre avec Abha et Roxane en ta compagnie ! Gros bisous

    1. Oui ! Je n’ai vu qu’après que l’auteur avait étudié la philosophie à Harvard… Elle m’étonne vraiment de plus en plus !
      Quoi qu’il en soit je pense me laisser tenter par un autre de ses livres chez 10-18

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