Chanson Douce – Leïla Slimani

Chanson Douce - Leïla Slimani

Chanson Douce ; Leïla Slimani

Prix Goncourt 2016 !

Gallimard

18 août 2016

227 pages

Quatrième de couverture : Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Mon avis : Je remercie d’avance Price Minister et les #MRL2016 ou Matchs de la Rentrée Littéraire 2016 qui m’ont offert un coup de cœur pour la deuxième année de suite !

Ce livre, depuis sa sortie, tout le monde en parle. En bien, généralement. Et j’avoue qu’au début, je n’ai pas trop compris pourquoi. Une histoire de nounou qui vire au drame, ça me rappelait vaguement les thrillers de Barbara Abel avec des gamins bien casse-pieds et des parents psychopathes (un peu). Ça aurait pu me vendre du rêve, sachant que j’adore Barbara Abel. Or je savais aussi que ce roman n’était pas un thriller justement.

Comme pas mal d’enfants, j’ai eu un certain nombre de nounous étant petite. De ma grand-mère tout d’abord (c’était peut-être la meilleure, je pouvais regarder Mona Le Vampire et jouer à la dinette tous les matins, moi j’dis on fait pas mieux), à d’autres, un peu plus spéciales… L’une m’a notamment traumatisée à me servir TOUTES LES SEMAINES un gratin d’endives au jambon à la sauce béchamel, gratiné aux épinards. Le cauchemar pour un gamin. Bref, je ne cherche pas par là à ce que vous psychanalysiez mes expériences désastreuses de môme… Je veux plutôt revenir sur un point qui est au cœur du livre, c’en est même tout l’intérêt : comment peut-on savoir si la nourrice à qui on confie ses enfants est une personne de confiance, et pas juste une tarée ? Car dans le fond, que connaît-on de cette personne ?

J’ai attaqué ce roman sans trop d’attentes particulières, et j’ai adoré. Je pourrais dire qu’on ne s’attend pas à la catastrophe, mais c’est impossible. Loin de moi la volonté de tout spoiler, mais la première phrase du livre est : « Le bébé est mort. » Plus dans le vif du sujet tu meurs. Après cette parenthèse comme un rapport d’enquête de police, l’auteur revient sur l’histoire des Massé, Paul et Myriam, qui décident justement de partir à la recherche d’une nounou. Evidemment ils sont exigeants, ils ne veulent pas donner leurs enfants à n’importe qui. Louise est la candidate idéale. Tellement idéale que cela en est déconcertant. Elle est l’évidence même, ils l’embauchent de suite.

Le roman avance et on suit l’histoire de cette famille qui semble tranquille, où Louise prend de plus en plus de place. Le couple rentre de plus en plus tard, sans forcément prévenir, mais qu’importe, puisque Louise est là, elle a changé les draps et mis la table, le rôti est même dans le four prêt à être mangé. Louise est au centre d’un tableau parfait, tellement parfait qu’on oublie qu’elle est là. Elle fait partie des habitudes et Myriam comme Paul ne s’émerveillent même plus. Ils sont blasés dans leur bonheur.

« Impossible, pensent-ils, de se passer d’elle. Ils réagissent comme des enfants gâtés, des chats domestiques. »

Louise est une femme discrète, que l’on apprend aussi à connaître au fil du roman. C’est une femme seule, qui voit dans les Massé une nouvelle famille, plus que des employeurs. Ils sont une bouffée d’espoir inavouable dans une vie franchement morne :

« Elle voudrait les mettre sous cloche, comme deux danseurs figés et souriants, collés au socle d’une boîte à musique. Elle se dit qu’elle pourrait les contempler des heures sans se lasser jamais. Qu’elle se contenterait de les regarder vivre, d’agir dans l’ombre pour que tout soit parfait, que la mécanique jamais ne s’enraie. Elle a l’intime conviction à présent, la conviction brûlante et douloureuse que son bonheur leur appartient. Qu’elle est à eux et qu’ils sont à elle. »

Et puis c’est le drame. On ne le voit venir, mais à la fois pas vraiment, c’est sous-jacent, on ressentait juste une certaine tension. C’est dur, car souvent tout fait sens. On ne nous a pas mené en bateau depuis le début, loin de là. Il y avait juste quelques petits signes qui montraient que… Mais que peut-on dire à une personne que l’on connaît finalement si peu ?

Leïla Slimani a donc écrit un roman bien plus prenant et profond qu’il ne paraît au premier abord. C’est brillant, elle fait de façon habile une critique d’une société où les femmes reprennent leur travail mais sont toujours jugées de ne pas avoir le temps d’être avec les enfants (plus que les hommes, cela va sans dire), mais aussi d’une société où finalement on ne connaît pas forcément les gens que l’on côtoie le plus. On pensait que c’était une personne très bien, sans histoire. Mais s’y était-on vraiment intéressé ?

Elle a une plume vraiment très agréable, fluide, qui nous entraîne dans le récit sans que l’on se pose de questions. A tort, évidemment ! Elle dépeint à merveille des personnages loin d’être caricaturaux, auxquels on peut facilement s’identifier. Car Myriam est une mère comme une autre, qui manque de temps pour ses enfants mais qui tout bien faire, et Louise une femme adorable, à qui la vie n’a pas fait de cadeaux, et clairement trop gentille.

« Wafa a fait exprès de l’asseoir à côté de lui. C’est le genre d’homme qu’elle mérite. Le type dont personne ne veut mais que Louise prend, elle, comme elle prend les vieux vêtements, les magazines déjà lus auxquels manquent des pages et même les gaufres entamées par les enfants. »

Je ne pensais pas que ce roman me marquerait autant même en l’ayant refermé. C’est aussi en cela qu’il s’agit vraiment d’un coup de cœur, car il m’a perturbée comme jamais je ne l’aurais pensé.

En deux mots : j’ai adoré. Il mérite totalement le Prix Goncourt qui vient de lui être décerné !

37 commentaires sur “Chanson Douce – Leïla Slimani

  1. J’avais déjà envie de le lire avant, et c’est devenu une nécessité depuis qu’il a reçu le Prix Goncourt. Je ne l’ai pas trouvé en librairie alors je l’ai déniché en numérique, ahah 😀 ce sera probablement l’une de mes prochaines lectures, et j’ai hâte ! Je sens que comme toi, je vais adorer. 🙂

    1. J’ai l’impression qu’il est en rupture dans pas mal d’endroits… Tu n’es pas la première à me dire que tu ne le trouves pas ! (pourtant c’est justement pas le livre que tu galères à trouver du coup, il est souvent mis en avant).
      J’ai hâte d’avoir ton avis et surtout que tu aimeras autant !

    1. Comme tu dis, il marque, c’est tout à fait ça !
      Par contre j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup moins de tension que dans un Barbara Abel (même s’il y a pas mal de similitudes dans la construction), ce qui n’est pas un reproche ! C’est pour ça que j’ai trouvé que ça ne tenait pas vraiment du thriller. Mais ça reste tout autant prenant.

  2. Je l’ai aussi beaucoup aimé. Néanmoins, pour ma part, aucune identification aux personnages, et Louise est loin d’être « adorable » je trouve. C’est cette froideur de tous les personnages qui m’a le plus marquée je crois…

    1. Ils sont froids, mais je pense qu’une maman peut facilement s’identifier à Myriam (et ça peut faire peur !), en se disant qu’on confie ses enfants à quelqu’un qu’on pense très bien… Mais qu’on ne connaît finalement pas.
      Après pour Louise oui elle est froide, mais je trouve que les chapitres que l’auteur lui consacre expliquent très bien pourquoi elle est comme ça !

      Je suis néanmoins ravie que tu l’aies beaucoup aimé.
      PS : j’adore le titre de ton blog, j’imagine que ça vient de la pièce de Feydeau ?

      1. En tant que maman…je ne me suis pas identifiée à elle ^^ Il faut dire, je n’ai pas de nounou, et avec ce livre je ne regrette certainement pas , sinon j’aurais fait de sacrés cauchemars je pense !
        Merci pour le titre de mon blog, eh oui ça vient bien de Feydeau 🙂

      1. Le thème me dérange assez, l’infanticide c’est vraiment délicat. Je pense dans le fond avoir peur qu’il me retourne le ventre.
        Et en même temps je pense que c’est la force de Leïla Slimani, écrire sur des sujets dérangeant, c’était déjà le cas avec « Dans le jardin de l’ogre » que j’ai beaucoup aimé.

        1. J’avoue que ça me refroidissait un peu aussi mais c’est très bien « amené » (enfin la formule est mal choisie), ça rend la chose moins horrible – en tout cas j’ai pas vu ça de façon troop morbide.

  3. Tu as adoré, tant mieux pour toi ! alors que beaucoup de lecteurs ont eu peur de Louise, tu dis l’avoir bien aimée … Comme quoi chaque lecture est personnelle – merci pour les extraits mais bizarrement ils me confortent dans l’idée de ne pas le lire et le billet d’Hélène soulignaient certains points que tu ne mentionnes pas qui m’ont dérangés. Comme j’en parlais avec Marie-Claude, ce genre de livres ne m’attire pas du tout (ex Daddy Love ou Room) un peu comme toi et les Indiens. Bref, je passe mon chemin.
    Enfin, ça reste un roman – même adapté d’un fait divers, personne ne peut savoir qui étaient réellement les parents de ces enfants (et apparemment elle les juge quand même) et ce qui se passait réellement dans la tête de cette jeune femme – ici ce sont les projections de la romancière (qui écrit très bien au passage). J’en parle car j’ai vu une interview d’une jeune femme dont le crime avait fait la une de la presse et avait donné lieu à des livres et à un film – elle les avait vus ou lus et disait que c’était totalement faux. Elle est sortie de prison et regrette que dorénavant les gens s’attachent à « cette fausse vérité » . Bon je m’éloigne du sujet ! Bonne journée

    1. Non mais je vois bien ce que tu veux dire… Finalement quand on part d’un fait divers on ajoute tout autour, et comme tu le dis il y a forcément des chances que l’on rajoute des choses totalement à côté de la plaque dans la mesure où on interprète les choses à sa façon…

    1. Je te comprends, je fais ça pour pas mal de livres aussi… On ne peut malheureusement pas tout acheter !
      (et en même temps tant mieux ma PAL prend assez cher comme ça).

  4. J’ai hésité à me le prendre avant qu’il n’ait le Goncourt, mais mon budget de me permettait pas vraiment de craquer pour un énième roman en grand format haha x) En tout cas c’est un livre qui a l’air très chouette et ton avis achève vraiment de me convaincre. Je pense que j’attendrai la sortie en poche maintenant, même si ça doit me prendre un an 😉
    Bises !

    1. Je te comprends totalement, j’ai exactement le même dilemme… Je te l’aurais prêté volontiers mais là c’est un peu compliqué niveau distance ! 😉
      Regarde en bibliothèque sinon toi qui y vas souvent ! Je pense vraiment qu’ils vont vite l’avoir, en général ils achètent les livres comme celui-là

  5. J’avais déjà envie de l’acheter avant, mais j’en ai de plus en plus envie ! Je crois que je vais attendre que mon budget livre remonte un peu 🙂
    Personnellement j’aime bien ce genre de thème, qui fait froid dans le dos et qui nous pousse à réflechir, quand c’est bien fait du moins.

  6. Je l’avais demandé moi aussi pour les MRL sur Priceminister mais j’ai reçu Là Où Elle Repose – qui était aussi très bien! Du coup j’ai toujours envie de découvrir ce roman, et encore plus maintenant qu’elle a gagné le Goncourt!

    1. Là où elle repose était le deuxième sur ma liste, comme quoi !
      Mais oui je te comprends, j’aurais eu aussi envie de le lire si je ne l’avais pas reçu…

  7. C’est intéressant, de billet en billet on voit sur quoi se focalise les lecteurs, la nounou, les parents, ou un peu des deux. Un roman assez dérangeant, qui fait réfléchir. Jeudi j’ai rencontré à la bibli une dame qu i est nounou (enfants gardés chez elle), je ne lui ai pas demandé si elle avait lu Chanson douce! ^_^ Il me semble qu’en règle générale les enfants sont chez une nounou. Pas l’inverse.

    1. C’est clair qu’étant petite les parents m’ont toujours déposée chez la nounou plus qu’elle n’est venue chez moi !
      Mais oui comme tu dis, c’est un livre qui fait réfléchir…

  8. J’ai beaucoup aimé aussi ce roman, et je peux comprendre que certains lecteurs n’osent pas s’y aventurer en raison du thème. Mais justement, le thème permet d’aborder des phénomènes de société et nous obligent à réfléchir sur des aspects de notre monde moderne.

  9. C’était aussi un coup de coeur pour moi. Elle arrive à faire monter la tension tout au long du roman alors même qu’on connaît le dénouement dès le départ. C’est notamment ce qui m’a plu!

  10. J’en entends tellement parler, ce titre est sur tous les blogs littéraires et je trépigne d’impatience de l’acheter. Vu les nombreux avis positifs et le fait que j’ai adoré son premier roman Dans le jardin de l’ogre, j’ai hâte de lire Chanson douce !

    1. Je pense faire l’inverse justement, il faut absolument que je lise Dans le jardin de l’ogre !
      Mais n’hésite plus pour Chanson Douce !

      1. Il est magnifique et oppressant Dans le jardin de l’ogre mais on s’attache à Adèle, on a envie de l’aider, de la secouer. C’est fou comme l’écrivain sait observer les choses de notre société et les transmettre de manière romancé avec palette d’émotion à la clef.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *